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25/11/2019

Les coulisses de Jusqu'au dernier - partie 01 -

Découvrez tous les détails de création du western crépusculaire Jusqu'au dernier, avec une interview spéciale de son dessinateur Paul Gastine par son scénariste  Jérôme Félix !

 

 

 INTERVIEW DE PAUL GASTINE PAR JÉRÔME FÉLIX

 

Au début, je me souviens, on voulait se lancer dans un récit d’héroic fantasy. Mais comme l’éditeur voulait absolument un oneshot, on a craint de ne pas avoir assez de place pour développer un véritable univers. Par contre, j’ai complètement oublié comment on en est arrivés à choisir de faire un western ?


Tu m’avais présenté quelques idées de scénario, dont l’histoire pouvait se dérouler à différentes époques et dans différents lieux, mais toujours entre Moyen Âge et début de l’ère industrielle. Moi j’étais frustré de ne pas pouvoir me lancer en fantasy et j’avais notamment commencé à apprendre à dessiner des chevaux. En discutant, on s’est rendu compte que les deux scénarios qui avaient notre préférence, avec des histoires humaines fortes, seraient parfaits dans un cadre western. J’ai orienté mes recherches vers cet univers et l’enthousiasme a très vite grandi. J’avais envie de tout dessiner et plus je me documentais, plus je m’immergeais. Tu étais friand du genre depuis bien plus longtemps que moi, alors il n’y a eu aucune difficulté à s’accorder sur un projet.


Qu’est-ce qui t’a convaincu dans l’histoire que je t’ai alors racontée ?


Plusieurs choses ! En premier lieu les personnages. Je me suis tout de suite attaché au trio principal de cow-boys ainsi qu’à l’institutrice.Mais c’est vraiment le personnage de Bennett qui a été le déclic. La façon dont il était amené dans ton histoire, le fait qu’il était simple d’esprit et fragile dans le monde impitoyable de l’Ouest le rendait attachant à la première évocation, et j’ai su immédiatement que ce serait lui la clé de l’histoire. Avant même de commencer les pages je fourmillais d’idées pour harponner le lecteur avec ce personnage.
Il rendait les deux autres cow-boys attachants. Pas seulement par contraste d’âge ou de caractère, mais parce que j’adorais l’idée que ces types bourrus, à la vie difficile, devaient se coltiner en prime un simplet qui était constamment dans leurs pattes. C’était une mine de beaux moments, de drames et peut-être même de gags. Et puis il y avait Miss Collins, l’institutrice de Sundance, le havre d’humanité et de gentillesse dans une foule de personnages guidés par la colère et le cynisme. J’aimais le fait que tous ces personnages étaient en lutte contre les travers de leur époque. Les cow-boys face à l’industrialisation, l’institutrice face à la misère humaine, sous à peu près tous ses aspects. Tout ce petit monde nageait tant bien que mal à contre-courant, ce qui les rendait forcément très attachants. L’environnement des grandes plaines, le petit village, les montagnes et les gorges ont achevé de me convaincre. J’avais envie de tout dessiner. Comment as-tu réagi quand tu as découvert qu’au final, ce sont les méchants, en l’occurrence le maire de Sundance, qui gagnent à la fin de l’histoire.

 

Quel est ton avis sur ce personnage qui est prêt à tout, y compris au pire pour sauver son village de la misère?


Curieusement, je l’avais envisagé comme le grand méchant à la première lecture et puis j’ai fini par changer d’opinion à mesure que je dessinais l’album. Son village est vieillissant, au bord de l’exode, et c’est toute une vie d’efforts qu’il voit s’effilocher. D’une certaine façon je l’ai trouvé proche du personnage de Russell. Les deux sont rudes, sanguins et s’il le faut, impitoyables. Mais surtout, ils sont amenés à faire des choses terribles, à prendre des décisions catastrophiques par peur et par colère. Ce qui les rend crédibles. À leur place, qui pourrait se vanter de ne pas envisager les choses de leur point de vue? C’est ce que j’ai adoré dans cette histoire : la notion de gentils et de méchants est changeante, sinon absente. Le lecteur est impliqué, c’est pour ainsi dire lui qui fait tomber le verdict. Qui est bon, qui est un salaud, selon ses propres critères. Pour ma part, le seul véritable méchant est l’envoyé de la compagnie, Clifton. L’argent et le merveilleux monde des affaires en prennent pour leur grade dans cet album. Autre point qui m’a motivé.


À l’époque, Undertaker venait juste de relancer la mode du western en BD et se lancer dedans signifiait encore aller jouer dans la cour des grands dessinateurs. En avais-tu conscience et avais-tu peur d’aller sur le terrain de jeu de Giraud, Boucq, Hermann ou encore Blanc-Dumont que tu aimes beaucoup ?


J’en étais conscient, mais j’ai décidé de ne pas en tenir compte. J’avais une histoire à raconter, des personnages à m’approprier et 65 pages à dessiner dans un univers où je débarquais. Autrement dit trop de pain sur la planche pour théoriser ou philosopher. Je me bats encore pour que mes chevaux n’aient pas l’air de girafes. Je ne pense pas avoir été sur le terrain de jeu de qui que ce soit et je n’en ai pas très envie. J’essaie avant tout d’étendre le mien, sans trop me laisser influencer. Je suis une éponge et j’aurais trop vite fait d’adopter un style qui n’aurait plus été le mien.


Comment vivais-tu le fait qu’on allait obligatoirement comparer ton travail à celui de ces dieux du dessin ? Est-ce pour cela que tu as mis 3 ans à réaliser l’album ?


J’ai mis 3 ans à réaliser l’album parce que je suis un imbécile qui ne supporte pas de rendre une page à moitié cuite. Je suis maniaque du détail et la richesse graphique de l’univers western était un piège évident pour quelqu’un comme moi. Je m’y suis laissé prendre avec un plaisir monstrueux. Mon objectif premier, c’était les personnages.
Je voulais les rendre vivants. Ça ne se fait pas d’un claquement de doigts et j’ai travaillé, retravaillé les expressions, les cadrages, les attitudes, jusqu’à atteindre l’effet voulu. Quant aux décors, entre le bois, la roche, les arbres... je me suis peut-être égaré de temps en Ntemps. Mais seul le résultat compte et cet album est le premier dont je sois réellement satisfait, sans aucun regret. Les comparaisons viendront fatalement, mais qu’elles soient positives ou négatives, je saurai que j’ai fait de mon mieux et que l’album nous ressemble avant tout.

 

 

Quel était ton rapport au western ? Y avait-il des livres ou des films qui t’avaient marqué ? Je sais, par exemple, que tu adorais le jeu Red Dead Redemption.


Je l’adore toujours ! Galoper des kilomètres durant dans les plaines, le désert... Je n’oublierai jamais la première fois que j’y ai joué. Le jeu retranscrit vraiment bien la sensation de liberté, mais aussi le caractère impitoyable et hostile de l’époque. Ça a vraiment été la porte d’entrée pour moi. Avant ça, j’avais lu mes Lucky Luke, mes Blueberry et vu quelques films. Mais rien de tout ça ne m’avait jamais donné l’envie de m’y mettre vraiment, de dessiner les chevaux, les trains et tous les autres ingrédients. 

À l’époque je dessinais passionnément d’autres choses. C’est en me documentant pour Jusqu’au dernier que je me suis vraiment plongé dedans. La vie de l’époque, les métiers, le fonctionnement de la société... j’ai tout pris depuis le début, tout découvert. La naissance et l’évolution de la société américaine à ses débuts est un sujet passionnant et un terreau inépuisable d’histoires. Et puis tu m’as prêté Liberty Valance, Rio Bravo, Impitoyable et
j’ai compris que ce que j’aimais dans le western au-delà du décorum, c’était l’humanité qu’il y avait dedans. D’où ma tendance à préférer du John Ford à du Sergio Leone, que je trouve trop axé sur le style et dont les personnages me laissent toujours indifférent. Voilà qui promet des débats musclés en dédicace !

 


Parlons un peu de la réalisation de l’album. Comment as-tu réalisé le casting des personnages ?


Je ne peux pas dessiner un visage qui ne m’emballe pas sur des pages et des pages, alors parfaire le casting était crucial. Je me suis basé sur des acteurs que j’aime, des visages qui m’ont marqué, ou encore un ami par-ci par-là. Emmett par exemple, le tenancier du General Store de Sundance, est un caviste de ma connaissance.
Certaines personnes de la vie quotidienne ont un visage inspirant, qui fait merveille dans tel ou tel style d’histoire, et souvent l’idée de figurer dans un album les botte bien. Il serait idiot de ne pas leur proposer. Miss Collins a hérité d’un peu d’Ellen Page, Russell d’un trait ou deux d’un top model des années 80 dont le nom m’échappe. Qui l’eût cru ? Mais certains traits de visage m’intéressaient, et je les ai intégrés. Pour Bennett, je me suis plus sérieusement basé sur Anthony Perkins jeune. La sensibilité, la fragilité et la sympathie qu’il dégageait, par contraste avec le panel de l’époque, m’a toujours beaucoup plu. Et tous ces aspects de Perkins collaient parfaitement à notre Bennett. Pour le reste, j’ai été piocher dans les «gueules » du cinéma américain et anglais, pour en retirer quelques éléments. Un nez de Woody Harrelson par-ci, un œil de Powers Boothe par là... Clifton, la vipère en haut-de-forme, est très inspiré de John Neville, qui a joué le baron de Münchhausen et Sherlock Holmes dans les années 60. L’important est de ne pas copier, mais de savoir s’approprier ce qu’on aime chez les gens qui nous inspirent, pour réinsuffler cette énergie dans les personnages.

 


J’aimerais aussi connaître les scènes qui furent les plus agréables à réaliser ?


Toute l’introduction de l’album, jusqu’à l’arrivée à Sundance, a été un vrai plaisir. Les décors varient de page en page, on présente les personnages, on voit leur mode de vie. C’était passionnant à mettre en scène et à dessiner. J’ai notamment adoré dessiner la séquence à Abilene, avec les enclos, le train, la banque. La scène avec Orson, le banquier-barbier, a été un régal à faire, car il y a beaucoup de jeu d’acteur. Il y a de la complicité entre les deux vieux briscards, de l’humour. Mais aussi du regret et de l’inquiétude. J’ai adoré faire passer l’idée que ces deux-là se connaissaient depuis trente ans. J’aime aussi beaucoup l’ambiance de la séquence de convoi qui suit, quand Russell rencontre une connaissance dans une ferme, sous la pluie. Je me suis donné à fond sur la lumière du soleil perçant à travers les nuages gris et sur les effets de pluie. Je voulais qu’on puisse sentir la ferme, l’herbe, la gadoue. C’est ce genre de petits défis qui, en dehors de l’intrigue principale, m’amusent le plus. Comment immerger le lecteur par le dessin.

 


Et évidemment celles où tu as le plus galéré. Y a-t-il des moments où tu m’as maudit ?


Moins que sur notre série précédente ! Plus sérieusement, il n’y a pas de séquence que j’aie globalement détesté faire. En revanche pour ce qui est de galérer...les deux tiers de l’album. Rien ne m’a jamais paru évident. Dans le cas contraire, je me serais sûrement ennuyé. Le train, les chevaux, le village sont des éléments qui m’ont rendu fou à l’occasion. Comme je veux que le lecteur ait toujours quelque chose à voir, je m’arrache les cheveux pour en montrer le plus possible tout en gardant une mise en scène sobre, qui ait du sens. Certaines séquences ont été lourdes à réaliser, mais cela tenait à la nature de l’histoire et aux événements tragiques qui y étaient racontés. C’est bien sûr dans de telles séquences qu’il fallait redoubler d’efforts.

 

 

 

Ce qui m’impressionne le plus chez toi Paul, c’est la qualité de jeu de tes personnages qui ne surjouent jamais. La dernière case de la page 38 en est l’exemple typique. Écrire pour toi, c’est comme scénariser un film joué par Al Pacino, De Niro et Marlon Brando. Dis-nous en plus sur ta manière de mettre en scène tes personnages.

 

La mise en scène dépend de la nature de ladite scène. J’essaie avant tout de coller aux personnages, à ce qu’ils font, disent ou pensent dans le script. La mise en scène sera plus nerveuse dans une coursepoursuite que dans un dialogue posé en intérieur. Un des dangers de la mise en scène en bande dessinée, c’est de noyer les personnages sous des effets gratuits. Dans mon cas, les personnages ont toujours imposé la mise en scène. D’une certaine façon ils la dictent, et mon rôle consiste souvent à m’effacer. Cadrages simples et sobres, à hauteur d’homme, et les personnages prennent le relais. Et c’est là que je m’arrache les cheveux. La plupart du temps mes acteurs comprennent vite, mais il faut leur expliquer longtemps ! Dans le pire des cas, je ne les tiens qu’au bout du quinzième crayonné. Mais retranscrire les émotions est ce que je considère le plus important, alors ça vaut le coup de s’accrocher.

 


Bennett, Russell, Kirby et Miss Collins meurent tous dans l’album. Est-ce facile de dessiner la mort des héros d’une histoire ?


Oh non. C’était pénible à faire. D’autant plus qu’il fallait parfois retranscrire la cruauté ou l’absurdité d’une mort, pour le bien de l’histoire. Alors quand on a insufflé la vie à un personnage, qu’on l’a porté longtemps, qu’on s’y est attaché... Non, c’était vraiment pesant. Les morts de Bennett et Kirby ont été les plus atroces à cet égard.

 


Tu te rappelles, à la moitié de l’histoire, je t’ai alerté sur le fait que les lecteurs allaient s’habituer à l’excellence de ton dessin et qu’il fallait absolument leur offrir quelque chose de nouveau pour la suite. À défaut de quoi, ils risquaient d’être déçus. Comment as-tu pris cette remarque et quelle a été ta réaction,
graphiquement parlant ?


Je me souviens que je n’ai d’abord pas trop su quoi faire de cette remarque. J’étais à fond, je ne voyais pas ce que je pouvais donner de plus. Et puis l’histoire a basculé une page ou deux plus tard, et tout ce que je pouvais faire était d’accorder la mise en scène, le dessin et la couleur à ce deuxième acte plus sombre. J’étais moi-même plus sombre après la mort d’un des personnages, alors j’ai balancé toute la hargne que je pouvais aux endroits appropriés. La scène de la course-poursuite dans les gorges a été un vrai défouloir, émotionnellement et graphiquement. Les rochers, la pluie, le vide, une rivière sauvage qui déborde, c’est d’enfer pour se lâcher.

 
S’il y a bien une chose que j’ai compris durant nos 15 ans de collaboration, c’est que tu aimes changer régulièrement d’univers et pourtant tu m’as demandé de t’écrire un nouveau western après Jusqu’au dernier.


Oui, car l’autre histoire dont on avait discuté avant de se lancer me plaisait aussi énormément. Avec cet album, j’ai commencé à trouver mes repères dans l’univers du western et je voulais les exploiter en allant plus loin, dans un environnement différent que je n’avais jamais eu l’occasion d’explorer vraiment. Et franchement, quel dessinateur digne de ce nom refuserait de dessiner une chasse à l’homme dans la neige ?

 

 


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